L’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII) porte dans son nom une double mission : encadrer les parcours migratoires et favoriser l’intégration. Mais que devient cette promesse lorsque l’apprentissage du français se fait désormais derrière un écran ? Comment parler d’intégration quand on demande aujourd’hui aux nouveaux arrivants d’apprendre la langue française… à distance ?
Ces derniers jours, l’Etat a décidé de réorganiser les cours de Français Langue
Etrangère (FLE) en privilégiant massivement l’enseignement en ligne.
Officiellement, il s’agit d’une adaptation moderne et d’une rationalisation des
moyens. En réalité, cette orientation est surtout le résultat d’une restructuration
budgétaire : moins de dépenses pour les locaux, pour les enseignants
vacataires, pour les structures associatives.
Cette réforme s’inscrit donc dans une logique comptable : réduire les
coûts, optimiser les ressources, faire « plus avec moins ». Mais
l’intégration ne se résume pas à une question de budget.
En traitant l’apprentissage du français comme une simple prestation
numérique, on réduit la mission de l’OFII à une formalité administrative à un
service.
Mais à quel prix ? Peut-on vraiment parler d’intégration quand on réduit
l’apprentissage de la langue à une visioconférence ?
Apprendre une langue, ce n’est pas seulement accumuler du vocabulaire ou
des règles grammaticales. C’est entrer dans une culture, comprendre ses gestes,
ses codes, ses valeurs. Dans une classe de FLE, les apprenants ne viennent pas
seulement pour apprendre : ils viennent pour rencontrer. Une apprenante
syrienne raconte sa première sortie au marché, un Malien explique une coutume
de son pays, un réfugié ukrainien s’étonne de la manière dont on s’adresse aux
enseignants en France. Ces échanges tissent des liens, construisent une
communauté.
Dans une salle de classe, on apprend bien plus que des mots : on apprend
à connaître l’autre, à l’accepter, à le comprendre, à vivre avec lui.
On découvre ses différences, on en rit parfois, on s’y attache souvent.
Peu à peu, on apprend aussi à s’aimer
les uns les autres, à reconnaître en chacun une part d’humanité commune.
Tout cela naît du contact humain, de la présence, du regard, du geste
partagé.
Aucune technologie ne pourra jamais remplacer cela.
Derrière un écran, tout cela s’efface. Les connexions se coupent, les
caméras restent éteintes, les visages disparaissent. L’apprentissage devient
mécanique, solitaire, déshumanisé. Ce n’est plus une rencontre : c’est une
tâche administrative.
Des outils numériques… mais pour qui ?
Ce passage forcé au distanciel suppose que les apprenants disposent d’un
ordinateur, d’une connexion stable et d’un environnement propice à l’étude. Or,
ce n’est pas la réalité de la majorité des publics de l’OFII. Beaucoup ne
possèdent qu’un téléphone, parfois ancien. D’autres partagent un seul appareil
pour toute la famille.
Beaucoup n’ont pas le matériel, la connexion, ni l’accompagnement
nécessaire. Certains ne maîtrisent pas les bases du numérique : envoyer un
mail, cliquer sur un lien, activer un micro.
Et pour certains, la difficulté va encore plus loin : « Comment
ouvrir mon mail ? Je ne connais pas mon mot de passe ! Moi, c’est mon
assistante sociale qui ouvre mes messages ! »
Derrière ces phrases, il y a une réalité : ces apprenants doivent d’abord
apprendre à utiliser un ordinateur avant même de pouvoir apprendre le français.
Dans une salle de cours, l’enseignant peut accompagner, rassurer,
reformuler. En ligne, ces obstacles deviennent des barrières infranchissables.
Résultat : ceux qui
ont le plus besoin de soutien sont les premiers exclus. L’enseignement à
distance creuse les inégalités qu’il prétend réduire.
Il est à noter que L’OFII propose également des cours de civisme pour transmettre
les valeurs de la République : liberté, égalité, fraternité. Mais comment
enseigner la fraternité sans contact humain ? Comment incarner la laïcité sans
débat, sans dialogue ?
On prétend former à la citoyenneté, tout en confinant les apprenants dans
un isolement numérique. On parle d’intégration, mais on institutionnalise la
distance. La République ne se découvre pas sur un écran, mais dans la rencontre
avec l’autre, dans la diversité des échanges, dans la richesse des malentendus
culturels qui se résolvent dans la parole et le regard.
Apprendre le français, ce n’est pas seulement comprendre une syntaxe,
c’est habiter une culture : saluer un voisin, échanger quelques mots à la
boulangerie, plaisanter avec un collègue. Tout cela s’apprend dans la vie, pas
sur une plateforme.
Intégrer, ce n’est pas connecter. C’est accueillir, écouter, comprendre, partager. C’est construire du lien
social et humain, pas un réseau virtuel.
En transformant les cours de FLE en sessions en ligne, l’État prend une
décision qui contredit le cœur même de la mission de l’OFII : créer du lien
entre les nouveaux arrivants et la société française.
On peut gérer des budgets à distance, mais pas des êtres humains.
L’intégration se vit, elle ne se télécharge pas.
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